En arrivant au pouvoir en 2012, le Premier ministre Shinzo Abe déclarait vouloir créer les conditions d’un Japon « où les femmes brillent » (女性が輝く社会, jôsei ga kagayaku shakai). Pourtant, alors que le plan d’action pour l’égalité des genres adopté en 1999 prévoyait 30 % de candidates à l’horizon 2020 aux élections nationales, cette proportion est toujours très inférieure : 18 % pour la Chambre basse, dont les pouvoirs sont plus importants, et 28 % pour la Chambre haute. Au niveau local, cette proportion est encore plus limitée et ne dépasse pas 12 % de candidates. Plus grave, le nombre de candidates élues députées à la Chambre basse est de 10,1 %, plaçant le Japon à la 165e place sur 193 pays dans le monde, et au dernier rang des grandes démocraties. Parmi les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont la moyenne est de 28 %, le Japon se classe en dernière position derrière la République de Corée (17 %)1. Le taux très bas de féminisation du personnel politique au Japon reflète la place très minorée des femmes aux postes à responsabilité dans la société japonaise2. Au sein du cabinet, seules deux femmes étaient ministre en 2019. Au-delà de personnages charismatiques comme Noriko Koike, gouverneur de Tokyo et première femme ministre de la Défense, la réalité demeure très limitée. Lors des élections à la Chambre haute qui se sont tenues au mois de juillet 2019, après l’adoption au mois de mai 2019 d’une nouvelle loi sur la promotion des femmes dans les partis politiques, 28 femmes ont été élues, soit 22,6 % des 104 candidates présentées, n’élevant que faiblement le taux de la représentation féminine.

La question de la représentation des femmes dans la vie politique est également la conséquence de leur sous-représentation à l’université de Tokyo, d’où est issue la majorité du personnel politique et des hauts fonctionnaires. Au mois d’avril 2019, le professeur Chizuko Ueno, appelée à prononcer le discours d’accueil des nouveaux étudiants, a déploré le « plafond de verre » qui limite à 20 % le nombre d’étudiantes à l’université de Tokyo et le fait que seuls 7,9 % des professeurs soient des femmes. Pour beaucoup de jeunes étudiants, ce discours a été considéré comme « déplacé », augurant mal de progrès majeurs en la matière au sein des nouvelles générations. La même situation se retrouve au sein des principaux think tanks dont beaucoup n’ont pas réellement pris conscience de la nécessité d’assurer une représentation plus égale des femmes, contribuant ainsi à l’image négative du Japon sur la scène internationale3. La question des quotas, rejetée par la majorité des politiciens masculins est désormais posée, même si elle a peu de chances d’aboutir à une décision positive.

La situation n’est pas meilleure dans le secteur économique ou seules 13 % des femmes occupent une position de direction. Dans les très grandes entreprises cotées, ce taux tombe à 3 % et s’explique très souvent par les réseaux familiaux. Les entreprises étrangères installées au Japon offrent toutefois plus d’opportunité aux femmes cadres qui souhaitent développer leur carrière. Pourtant, 77 % des femmes (30 millions en 2019) travaillent au Japon, mais il s’agit encore, dans une large majorité des cas, d’emplois de complément, souvent à temps partiel. Le modèle traditionnel reste celui d’une mère au foyer, s’occupant de l’éducation de son enfant, nourrissant, s’il s’agit d’un fils unique un mother complex qui contribue à perpétuer un modèle très clivé de relations hommes-femmes. Mais ce modèle est aussi celui qui reste désiré par plus de jeunes filles qu’en Occident, attirées par un mariage financièrement intéressant qui leur permettra d’échapper à un monde du travail peu valorisant.

Cette situation très caractéristique des difficultés d’adaptation du modèle japonais s’explique par le poids des traditions et les pesanteurs politiques. Ainsi, la loi adoptée en 2018 pour l’égalité des candidatures aux élections ne mentionne qu’une recommandation « dans la mesure du possible » et ne concerne pas les élections locales où l’on hésite plus encore à bousculer les traditions. De même, les « recommandations » aux entreprises n’ont rien de contraignant et les mentalités évoluent peu, comme l’a montré le scandale, dévoilé en 2018, de la discrimination systématique des candidates féminines aux concours d’entrée des universités de médecine. Symbole de la pesanteur de cet attachement à un ordre des choses dont le caractère immuable fait la valeur aux yeux de la frange la plus conservatrice de la société, l’administration de la maison impériale, contre les évolutions de la société et en dépit du fait que les héritiers mâles sont très peu nombreux, continue de s’opposer à toute réforme autorisant les femmes à créer leur propre lignée au sein de la famille impériale4.


1. La moyenne mondiale est de 24,3 %, et de 39,7 % pour la France, ce taux ne dépasse pas 10,2 % au Japon. « Women in Politics », OCDE Data, https://data.oecd.org/inequality/women-in-politics.htm.

3. Le Japon est l’un des rares pays développés où, en dépit d’une expertise réelle, de nombreux colloques sont encore organisés sans participation féminine. Lorsque la question est prise en compte, elle ne l’est souvent qu’en termes de contraintes et ne traduit pas une véritable prise de conscience.

4. Mariées à une personne n’appartenant pas à la noblesse de cour, très réduite, les princesses doivent quitter la maison impériale et abandonner toute fonction de représentation officielle. Pour résoudre le problème de la sous-représentation des membres de la famille impériale, certains politiciens conservateurs prônent la réintégration des lignées exclues de la liste officielle, fortement réduite par l’occupant américain après la Seconde Guerre mondiale.