Derrière la modernité apparente du Japon, des pratiques subsistent, notamment dans l’organisation et le droit de la famille, qui témoignent d’un ancrage persistant dans un modèle social hérité du féodalisme. En effet, si le Japon est massivement urbanisé, les valeurs représentées par ces pratiques témoignent de la persistance d’un idéal familial fondé sur la suprématie du masculin sur le féminin. Jusqu’en 1945, le droit de la famille était en effet dominé par une tradition patriarcale féodale qui faisait de la « maison » (, ie), ayant à sa tête un chef de famille, et non de l’individu, l’élément fondamental de l’organisation sociale. L’objectif était de préserver le nom, les biens, et d’accomplir les rites nécessaires à la mémoire des ancêtres, et ces éléments restent importants dans la société contemporaine. Si le droit français et prussien avait inspiré le premier Code civil sous l’ère Meiji (1890), il avait peu modifié les pratiques fondées notamment sur le droit d’aînesse et la transmission de père en fils. Le chef de famille possédait l’autorité sur l’ensemble de la maison, concernant notamment les mariages, les adoptions ou les partages1.

La Constitution de 1946, rédigée par les forces d’occupation américaines, a profondément modifié – dans les principes – le droit de la famille, imposant en théorie une égalité totale entre hommes et femmes, et le respect de la liberté individuelle. Toutefois, ces principes généraux n’ont pas entraîné un bouleversement total des pratiques patriarcales. Le principe de « chef de famille » est toujours présent dans le livret de famille. L’inscription dans ce livret vaut intégration à la « famille », même si celle-ci a été profondément modifiée depuis les années 1950. Le droit d’aînesse a quant à lui disparu, mais des arrangements de répartition sont toujours possibles et s’imposent si aucune contestation n’est officiellement formulée devant le tribunal des familles (家庭裁判所, Katei Saibansho). Pratique ancienne, l’adoption d’un fils, souvent le mari de la fille aînée en l’absence d’héritier mâle, a longtemps été très courante et n’a pas disparu. L’adoption permet également des stratégies de transmission de fortune qui s’affranchissent des généalogies familiales. Enfin, le mari et la femme ne peuvent choisir, et doivent utiliser pour toutes leurs activités officielles, qu’un seul nom de famille. Si récemment, le choix est laissé entre le nom de la femme et celui du mari, c’est ce dernier qui l’emporte très largement. Le droit de la famille dans le modèle japonais reflète ainsi la persistance de pratiques très anciennes, en dépit des évolutions de la société, et contribue en partie à la désaffection de nombreuses jeunes femmes pour le mariage2.


1. En 1889, le juriste français Gustave Émile Boissonade avait rédigé pour le gouvernement japonais un projet de Code civil sur le modèle du Code Napoléon. C’est le modèle prussien, plus conservateur, qui sera privilégié.

2. Voir la question 29, « Quelle est la place des femmes dans la société ? ».