Le 1er mai 2019, un nouvel empereur, Naruhito, est monté sur le trône. La décision des forces d’occupation américaine de préserver l’institution impériale après la défaite de 1945, et de ne soumettre l’empereur Showa à aucune accusation, avait pour but de préserver la cohésion de la société. Mais, selon la nouvelle Constitution de 1947, l’empereur, sacralisé comme « dieu vivant » (現人神, arahitokami) depuis la restauration Meiji, n’a désormais aucun pouvoir, moins encore que les souverains britanniques. Il a renoncé à son statut « divin » et symbolise la nation et l’unité du peuple, rempli des fonctions de représentation officielle en tant que chef de l’État en titre. Ce contournement de l’empereur par le pouvoir temporel au Japon n’est pas nouveau. Dès le XIIe siècle, la fonction impériale était très limitée par le poids des chefs de clan et des shôguns. Si la fonction impériale a été restaurée et sacralisée après la révolution Meiji, la question du pouvoir réel de l’empereur et de sa manipulation par des factions rivales, y compris pendant la Seconde Guerre mondiale, a été posée1.

La situation actuelle, qui soumet totalement l’empereur aux « conseils » et à l’approbation du cabinet, n’est donc pas inédite. Ce qui l’est plus est que désormais, l’empereur, sous le contrôle de la très conservatrice Agence impériale (宮内庁, Kunai chô), n’a absolument aucune marge de manœuvre individuelle. La personne de l’empereur et les règles de succession impériale, qui excluent les femmes et leur interdit de conserver leur titre en cas de mariage hors de la cour, sont devenues un enjeu majeur pour les factions les plus conservatrices. Celles-ci y voient le moyen d’affirmer leur pouvoir et la restauration du statut du Japon au nom de la fidélité à des principes qui ne représentent toutefois pas la position d’une large partie de la population, à commencer par les femmes2. Les contraintes très fortes qui portent sur toutes les actions de l’empereur et de l’impératrice rendent aléatoires d’éventuelles évolutions, la seule force de l’empereur étant ce statut de quasi-Dieu vivant qu’il a conservé auprès des éléments les plus conservateurs. Paradoxalement, en exprimant avec discrétion des opinions hétérodoxes, à commencer par son souhait d’abdication en 2016, l’empereur émérite Akihito s’est imposé comme plus « humain » et proche de son peuple que l’administration qui le contrôle. Cette administration est d’autant plus puissante qu’elle est soutenue par une partie du pouvoir politique qui a fait du respect scrupuleux d’une « tradition impériale » très revisitée depuis la restauration Meiji un élément central de son discours politique.


1. Des documents récents démontrent qu’en 1952, le Premier ministre Yoshida a dissuadé l’empereur Showa d’exprimer son « profond remords » pour les actions du Japon pendant la guerre : « Seconde Guerre mondiale : le Japon a mis soixante-dix ans à s’excuser car Hiro-Hito a été empêché de parler », Huffington/AFP, 20 août 2019.

2. « Over 80% of Japanese in Favor of a Woman Taking the Throne », The Japan Times, 27 octobre 2019.