Après être « remonté » à 1,45 enfant par femme en 2015, après le record historiquement bas de 1,26 en 2005, le taux de natalité amorce une nouvelle baisse. Il n’a été que de 1,43 en 2018, très loin du minimum nécessaire au renouvellement des générations (2,01). Depuis 2008, la population japonaise diminue, passant de 130 millions d’habitants en 2008 à 127 millions dix ans plus tard. Le mouvement s’amplifie en 2019 avec le plus bas nombre de naissances enregistré depuis 1899, date des premières statistiques officielles. Mais si les autorités japonaises ont l’ambition de porter le taux de natalité à 1,8 enfant par femme à l’horizon 2025, les marges de manœuvre sont étroites. Le coût de l’éducation, dans une société qui valorise fortement les études, est un frein important et, en l’absence d’allocations familiales et de prise en charge des frais d’accouchement par la Sécurité sociale, la somme de 420 000 yens versée pour la naissance d’un enfant est peu incitative1.

Certains auteurs conservateurs attribuent la chute de la natalité à l’égoïsme des jeunes femmes et au fait que la pression sociale pour avoir des enfants s’est réduite. En réalité, les causes sont multiples. Les moyens de garde comme les places en crèche demeurent limités même si des progrès ont été accomplis, et l’emploi de baby-sitters reste marginal et onéreux. Le maintien d’un modèle de travail traditionnel, qui interdit une véritable implication des pères dans la garde et l’éducation des enfants, fait peser la charge de la famille sur la mère et décourage de nombreuses jeunes femmes qui refusent d’être réduites à ce rôle. Par ailleurs, contrairement aux autres sociétés développées, le Japon n’a pas encore intégré la légitimité de la parentalité hors mariage. Devenir mère impose une union officielle qui n’est pas toujours souhaitée ni possible. Le déclin des mariages arrangés, passés de 30 % en 1970 à 5 % en 2018, accentue le phénomène. Dans le même temps, l’âge moyen du mariage a fortement reculé, atteignant vingt-neuf ans pour les filles et trente ans pour les garçons en 2018.

Cette chute de la natalité a eu comme principale conséquence, une diminution de la force de travail. Le nombre de personnes en âge de travailler de quinze à soixante-quatre ans diminue rapidement pour atteindre 75 millions en 20192. Plus que la production industrielle, qui peut être robotisée, cette baisse rapide menace le modèle japonais du « service », fondé sur un grand nombre d’employés. En raison de codes de comportement très stricts, l’emploi d’une main-d’œuvre immigrée, notamment pour les services à la personne, impose une longue période de formation. Toutefois, la réduction de la force de travail permet aussi une rationalisation des coûts de production sans peser sur la stabilité sociale, avec un taux de chômage qui ne dépasse pas 2,47 % et un taux d’emploi des jeunes très élevé dès la sortie de l’université. En 2018, 98 % des jeunes diplômés du supérieur ont trouvé un emploi dès la fin de leurs études.

L’autre conséquence est le vieillissement accéléré de la population. En 2019, 28 % des Japonais avaient plus de soixante-cinq ans, entraînant notamment une explosion des dépenses de santé, dont 37 % sont consacrées aux plus de soixante-quinze ans. Toutefois, au-delà des phénomènes originaux comme l’augmentation significative de la population carcérale âgée, qui s’explique aussi par la prévalence de dépressions des personnes âgées mal prises en compte, le vieillissement de la population a également des effets stimulants sur la société et l’économie. En effet, plus qu’en Occident, la population plus âgée devient la cible de marques et de magazines « branchés » qui capitalisent sur le dynamisme de la nouvelle génération de personnes âgées, qui jouit en moyenne d’un niveau de vie élevé, même si nombreux sont ceux, notamment les femmes, qui complètent leur retraite par un emploi à temps partiel. Les phénomènes et le sentiment d’isolement existent, le nombre de personnes âgées vivant seules a été multiplié par six pour atteindre plus de 6 millions en 2016, mais ils ne sont pas nouveaux, comme en témoignait déjà en 1953 le film Voyage à Tokyo de Yasujiro Ozu, et l’utilisation des réseaux sociaux y apporte une forme de remède. Par ailleurs, si la force de travail diminue, le gouvernement japonais met en place des programmes permettant de prolonger – en adaptant les conditions et les horaires – la période d’activité. La sortie du « groupe » peut être en effet traumatisante dans une société où chacun tend à se définir par sa fonction. Les divorces à la demande de la femme, lorsque le mari prend sa retraite, ne sont pas rares3. Enfin, pour compenser le manque de personnel, notamment pour s’occuper des personnes les plus âgées et les plus dépendantes, les choix technologiques sont particulièrement innovants avec la multiplication des robots « de communication », dont le principe est beaucoup mieux accepté qu’en Occident, ou de « veille »4. Ainsi, 30 % des institutions s’occupant des personnes âgées sont équipées de robots au Japon. Par son regard décomplexé sur la vieillesse, qui s’explique par la valorisation traditionnelle de l’âge dans les sociétés confucianistes, le Japon offre aussi un modèle pionnier, y compris en matière d’innovation, à l’ensemble des sociétés développées qui seront confrontées aux mêmes enjeux.


1. L’accouchement n’est pas considéré comme une « maladie ».

2. « Working Age Population. Aged 15-64 All Persons for Japan », FRED Economic Data, juillet 2019, https://fred.stlouisfed.org/series/LFWA64TTJPM647S.

3. Un syndrome spécifique, le « syndrome des maris à la maison » (主人在宅ストレス症候群, Shujin Zaitaku Sutoresu Shôkôgun), a même été identifié.

4. Le caractère très codé du discours et des attitudes dans les communications sociales – qu’un robot peu reproduire – explique sans doute ce niveau relativement élevé d’acceptation, surprenant pour une société occidentale.