Le Japon entretient un rapport particulier avec ses minorités. Le mythe de l’unité raciale et linguistique constitue une part encore forte de l’idéologie dominante, qui favorise la distinction entre « eux » et « nous » présente à tous les échelons de la société japonaise. L’archipel lui-même est divisé en régions aux forts particularismes, marqués notamment par des modes d’expression et des accents très prononcés du nord du Tohoku à Kyushu en passant par la région Osaka-Kobe. Une grande division est établie entre le Kansai, région de Kyoto, et le Kantô, région de Tokyo, où les références culturelles entre l’ancienne capitale impériale et l’ancienne capitale shogunale ne sont pas les mêmes. Mais ces différences ne sont pas fondamentales et n’ont pas remis en cause l’idée d’un peuple unique, qui s’est imposée à partir de l’entrée du Japon dans la modernité. Cette idée explique aussi la faible perméabilité de la société japonaise au concept de multiculturalisme et à l’idée qu’un étranger puisse devenir japonais1. Ainsi, le gouvernement a un temps favorisé la venue de migrants brésiliens, descendants de familles de coolies ayant émigré dans les premières années du XXe siècle, pensant leur intégration plus facile par nature. L’émergence de problèmes d’adaptation a fortement limité cette stratégie fondée sur l’idée d’une supériorité du caractère japonais « inné » sur l’acquis.

Il existe toutefois deux régions qui n’entrent pas dans ce schéma et qui posent la question – à des degrés divers – du traitement des minorités. Au Nord, dans l’île de Hokkaido, qui n’a été officiellement intégrée au territoire japonais qu’à la fin du XIXe siècle, subsiste un nombre très faible d’Aïnous, descendants des premiers occupants de l’archipel venus du continent. Les Aïnous se distinguent physiquement du reste de la population japonaise par un système pileux plus développé, mais leur assimilation est aujourd’hui quasi totale et leur nombre, à Hokkaido, est à peine supérieur à 13 000 personnes, représentées par un émiettement d’associations divisées. Le statut de « peuple indigène » ne leur a été reconnu qu’en 2008 avec la constitution d’un Bureau pour la politique des Aïnous (アイヌ総合政策室, Ainu Sôgô seisaku shitsu) au sein du cabinet du Premier ministre. Les tensions subsistent, concernant notamment la restitution des restes humains conservés dans les universités japonaises et la mise en adéquation avec la déclaration de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur le droit des minorités signée par le Japon. Au Sud, Okinawa constitue un autre enjeu. Comme Hokkaido, l’île a été intégrée au territoire japonais à la fin du XIXe siècle, en 1879, « Okinawa » remplaçant le nom ancien de royaume de Ryukyu, intermédiaire entre l’empire de Chine et le Japon. La population de l’île possède une langue spécifique et une culture très influencée par la culture chinoise2. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et le sacrifice de la population civile locale entraîné par l’armée impériale nourrissent un ressentiment qui explique aussi – au-delà des jeux politiques locaux – les tensions qui subsistent concernant les bases américaines dans l’archipel. Pour les Japonais, Okinawa est devenu une destination « exotique », y compris en raison de la présence d’importantes bases américaines.


1. Le terme moderne « gaijin » (外国人, gaikokujin) ne s’est longtemps appliqué qu’aux Occidentaux. Un autre terme désignait les ressortissants de l’empire de Chine et de ses États tributaires. Entre le XVe et le XVIIe siècle, les Portugais ou Hollandais étaient désignés sous le terme nanban (南蛮, « barbares du Sud »)

2. 1 600 000 personnes appartiennent à la minorité de Ryukyu. La langue japonaise s’est imposée dans l’ensemble de l’archipel.