Le Japon possède un système éducatif profondément égalitaire qui sert la promotion sociale et contribue à perpétuer l’idéal d’une société de classe moyenne harmonieuse, mais ce système est aussi révélateur de dysfonctionnements persistants. Les phénomènes de harassement et de violence à l’école, fondés sur la violence psychologique et qui visent à ostraciser les éléments les moins performants ou les plus différents, sont hérités de pratiques d’exclusion du groupe, village ou cellule familiale, qui n’ont pas entièrement disparu1.

À tous les niveaux de la société, le rapport d’autorité et d’obéissance entre « aînés » (先輩, senpai) et « cadets » (後輩, kouhai) est toujours présent, dans le système scolaire mais également dans les entreprises. Il agit comme une protection, chacun connaissant sa position et les droits qui y sont attachés, mais la rigidité du système de progression de carrière et des obligations liées à l’entreprise est aussi héritée de ce modèle sclérosant. Dans les cas extrêmes, il explique les rapports de violence qui s’instaurent, notamment dans l’armée à l’époque militariste, même si les choses ont profondément évolué après 1945. Ce système de relations sociales impose de fortes contraintes à la créativité et aux initiatives des membres les plus jeunes d’un groupe. Il renforce les rapports d’autorité et pèse sur l’expression d’une opinion libre lors de débats, diluée dans la recherche d’un consensus qui ne brise pas l’unité du groupe et évite la prise de responsabilité individuelle. Il rend aussi les relations avec les étrangers, dont la position est par nature mal définie, plus difficiles, limitant l’ouverture de la société à l’international. L’échange rituel de cartes de visite permet de clarifier la position de chacun et le niveau de langage à utiliser2.

En dépit de critiques récurrentes, le système perdure. Au sein des administrations et des entreprises, la progression de carrière demeure très étroitement liée à l’âge. Renverser le rapport d’autorité entre un cadre plus jeune et un employé plus âgé demeure difficile, même au nom de la créativité et de l’adaptation au monde moderne. Cette même rigidité, liée au poids d’un groupe homogène en âge, se retrouve dans les relations sociales hors du travail, qui s’extraient rarement du collectif. Ces rapports d’inégalité existent aussi au sein de la famille, entre aînés et cadets, et au sein de toutes les institutions où se transmet la culture japonaise traditionnelle. Pour échapper à ces pesanteurs, la fuite hors du système du salariat traditionnel apparaît souvent comme la meilleure solution, et explique la multiplication récente des free-timers3.


1. Le Japon a l’un des taux les plus élevés de harassement déclaré des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (17 % des élèves), ce qui signifie aussi que la prise de conscience du problème y est plus importante. Karen Moore, School Violence in OECD Countries, Royaume-Uni, PLAN Limited, mai 2008, http://stop-bullying.sch.gr/wp-content/uploads/2014/08/sxoliki_via_stis_xwres_tou_oosa.pdf.

2. Plus que le français, la langue japonaise courante possède de multiples niveaux de langage marquant la position de chacun dans la société en fonction du sexe, de l’âge, de la position hiérarchique au sein du groupe, de la famille, de l’entreprise. Cette différenciation pèse aussi sur l’intégration des femmes dans des positions dominantes.

3. Les free-timers choisissent parfois ce statut pour échapper aux contraintes de l’entreprise traditionnelle en organisant leur vie plus librement.