Le Japon est souvent décrit comme une société de classes moyennes et cette perception est renforcée par un fonctionnement social où les modes de consommation très ostentatoires sont traditionnellement peu valorisés. Sous l’ère Edo, la classe des marchands, pourtant la plus dynamique et la plus fortunée, était située au bas de l’échelle sociale. Des règles strictes fixaient les signes d’apparat, imposant des tissus moins précieux, des couleurs discrètes, qui fondent encore aujourd’hui le « bon goût » japonais. La cérémonie du thé élaborée par Sen no Rikyu au XVIe siècle insistait aussi sur la modestie et l’humilité1. Selon une étude publiée en 2016 par un chercheur de l’université de Tokyo, 90 % de la population se décrivait encore comme appartenant à la classe moyenne au sens large du terme, et ce taux est très stable depuis les années 1970. En termes de revenus, 70 % de la population appartient à la classe moyenne avec des revenus supérieurs à 6 millions de yens par an (48 000 euros). En revanche, ce taux tend à diminuer avec l’âge2.

Si l’opinion publique est sensible à l’augmentation des inégalités, tout est relatif dans une société qui reste très homogène, même si la richesse tend à se concentrer dans la région capitale de Tokyo, aux dépens de l’ensemble du reste du territoire. La diminution de l’emploi à vie est une des causes de la perception de cette augmentation des inégalités, mais dans un pays où le taux de chômage officiel est de 2,47 %, la perte du statut de quasi-fonctionnaire qui était celui des générations précédentes de salariés du secteur privé ne signifie pas obligatoirement un déclassement, même si cela reste souvent perçu comme tel3. En revanche, l’augmentation du nombre de travailleurs à contrat à durée déterminée, qui représentent aujourd’hui 15 % des employés, aura sans doute des répercussions sur le niveau de vie des retraités, qui jouissent aujourd’hui d’un statut particulièrement privilégié et occupent un segment significatif du marché de la consommation.

Toutefois, selon des études prospectives, en 2030, la classe moyenne japonaise, en nombre et en pouvoir d’achat le plus élevé d’Asie, avec un revenu médian de 52 000 dollars par an, sera toujours en seconde position dans le monde, derrière les États-Unis mais devant l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, où la classe moyenne souffre particulièrement d’un taux de chômage très élevé, de revenus qui tendent à diminuer et d’un clivage géographique qui pèse sur l’accès à un enseignement de qualité4. Surtout, au Japon, la mentalité de « classe moyenne » et l’impression de toujours faire partie du mainstream (駐留, chûryû) jouent en faveur d’un certain optimisme et de la poursuite de la consommation, même si celle-ci s’est réduite après la crise des années 1990 et n’a jamais repris aux niveaux précédents. Désormais, ce sont souvent les produits sans marque et le retour à des valeurs de simplicité et de naturel qui orientent les modes de consommation de la classe moyenne japonaise.


1. Elle est paradoxalement souvent devenue aujourd’hui un signe de « distinction », notamment en raison des coûts liés à une pratique suivie.

2. Maki Momma, « Middle Class Perception », The Economic Review of Tokyo University, mars 2017.

3. Source OCDE. Ce statut moins assuré pèse également sur les mariages.

4. An Hodgson, « Top 5 Developed Markets with the Best Middle Class Potential », Euromonitor International Market Research Blog, 23 avril 2016, https://blog.euromonitor.com/top-5-developed-markets-with-the-best-middle-class-potential.