Il existe traditionnellement au Japon des phénomènes d’exclusion qui – en dépit d’une prise de conscience dans la population et les médias – n’ont pas totalement disparu. Dans les écoles, si les choses évoluent, les phénomènes de harassement d’enfants différents ou mal intégrés à un groupe sont très présents. La population coréenne installée au Japon (在日朝鮮, zainichi chosen) est très touchée. Descendants de la Corée colonisée en 1910, habitant au Japon depuis plusieurs générations, beaucoup de ces ressortissants ont conservé la nationalité coréenne. Ils représentent 26 % de la population étrangère du pays, derrière la Chine, et 0,42 % de la population totale. Vivant dans des quartiers spécifiques, les habitants coréens ont été victimes de fortes discriminations, même si beaucoup d’entre eux sont venus volontairement au Japon à l’époque coloniale pour travailler ou étudier dans les universités et académies militaires1. Aujourd’hui, nombre de Coréens ont choisi l’assimilation, adoptant des noms japonais pour éviter les risques de discrimination. D’autres ont opté, après la Seconde Guerre mondiale, pour la fidélité au régime nord-coréen. Ainsi, les écoles coréennes continuent de perpétuer une identité nationale coréenne sur le territoire japonais.

Les burakumin (部落民), de leur côté, sont une classe d’« intouchables » japonais dont le nom vient des quartiers où ils étaient cantonnés (部落, buraku). Pratiquant des activités impures pour le bouddhisme comme pour le shintoïsme, liées à la mort, au travail du cuir, à l’équarrissage, les burakumin ont vu leur statut officiellement supprimé avec la fin du système des castes en 1871. Ils font toutefois encore l’objet de discriminations lorsque leur origine sociale est connue. Leur nombre serait de 3 millions selon la Buraku Liberation Ligue qui défend leurs droits. Les mentalités ont évolué, mais certaines sociétés et familles procèdent encore à des recherches généalogiques illégales fondées sur les lieux d’origine avant une embauche ou un mariage.

Enfin, dans une culture où la notion de pureté est fondamentale, les victimes des bombardements atomiques (被曝者, hibakusha), défendues par de puissantes associations proches des mouvements pour la paix, et celles de la maladie de minamata, une pollution gravissime au mercure qui provoque d’importantes malformations congénitales et a frappé la baie de Minamata jusqu’à la fin des années 1960, ont suscité des sentiments mitigés. Dans le cas de Minamata, plusieurs milliers de victimes ont été officiellement reconnues en 1996 mais les autorités japonaises ne présenteront leurs excuses à la population qu’en 2012. De même, pour marquer une différence d’attitude, en 2019, le Premier ministre Abe accordera, sans faire appel, aux familles de lépreux longtemps cantonnés dans des établissements spéciaux, les indemnités demandées.

En revanche, la prise en compte des besoins des personnes handicapées au Japon, notamment en matière d’accessibilité des transports, est particulièrement développée. Mais dans un pays peu perméable à la psychanalyse, la maladie mentale ou la souffrance psychique continuent de faire l’objet d’un non-dit qui limite une prise en charge efficace. À l’inverse, dans une société non marquée par le sens du péché, tout ce qui ressort du privé et qui n’influe pas sur la vie sociale peut être accepté, y compris l’homosexualité. Ainsi, si le mariage pour tous n’est pas un sujet, c’est aussi parce que d’autres formules pragmatiques sont possibles2. Inimaginables dans nos sociétés, dans la segmentation des mangas pour adolescents, destinés aux filles et aux garçons, les amours ou attirances homosexuelles font l’objet d’un genre particulier. Enfin, les « perversions » souvent mises en avant dans les médias occidentaux sont l’expression de cette absence de contrôle de l’intimité, qui constitue aussi un marché de niche auquel il n’est pas immoral de répondre.


1. C’est le cas notamment de Park Chung-hee, qui dirigea la Corée du Sud de 1961 à 1979 sous un régime de dictature militaire. D’autres ont été enrôlés de force dans les entreprises japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale.

2. En 2019, une vingtaine d’unités administratives avaient autorisé une forme d’union entre personnes de même sexe.