En 2017, les paysans, avec les pêcheurs, ne représentaient plus que 4,5 % de la force de travail au Japon, et l’agriculture, moins de 2 % du produit national brut (PNB) (1,7 %). Les villages désertifiés, dans les zones de montagne où sur les îles éloignées, d’où la quasi-totalité de la population jeune a disparu, se multiplient, et le phénomène est accentué par la forte baisse de natalité que le pays connaît. Seules 11 % des terres cultivables de l’archipel sont aujourd’hui exploitées1. La majorité des derniers agriculteurs ont une double occupation et l’agriculture ne représente qu’une part limitée de leurs revenus. Ce phénomène nourrit un discours pessimiste sur la fin d’une société, souvent identifiée comme l’essence du Japon autour de la culture du riz. Pour limiter le phénomène, des municipalités, dans les zones les moins accessibles, tentent d’attirer de potentiels nouveaux habitants en mettant à leur disposition des propriétés abandonnées et non entretenues. Mais l’urbanisation, qui s’est accélérée à partir des années 1960, avec l’industrialisation massive puis la tertiarisation de l’économie, se poursuit, et c’est d’abord la capitale, Tokyo, qui en bénéficie et représente désormais 36 % de la population totale du pays.

Pourtant, en dépit du caractère irréversible du phénomène, plus que dans d’autres sociétés développées du début du XXe siècle, le monde paysan fait l’objet d’une véritable nostalgie pour des raisons parfois très spécifiques à l’archipel. Si on le compare à la France et plus encore à l’Angleterre, l’exode rural au Japon est en effet récent. En 1945, les paysans représentaient encore plus de 50 % de la force de travail du pays et la réforme agraire qui a suivi la Seconde Guerre mondiale leur a permis de devenir propriétaires, encourageant également la parcellisation du territoire. Idéologiquement, le confucianisme, hérité de la période Edo, place les paysans au plus haut dans la hiérarchie sociale des castes, même si leurs conditions de vie étaient en réalité très difficiles, derrière l’empereur, les nobles et les guerriers, mais devant les artisans et les marchands. Sous l’ère Meiji, puis dans les années 1920, en réaction à ce qui était déjà perçu comme une perte de l’« âme du Japon » avec le développement économique et l’ouverture à l’Occident, un mouvement agrarien idéalisant les anciennes communautés paysannes a émergé, soutenu par l’ensemble du spectre politique, des communistes aux mouvements d’extrême droite. Ce mouvement a également inspiré une esthétique qui nourrit encore les créations contemporaines, avec les études folkloristes et la découverte d’un art populaire très riche2.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’exaltation de la vie paysanne et des paysages ruraux du Japon permettait aussi de retrouver un Japon traditionnel, innocent des tragédies de la guerre, même si les soldats issus des campagnes avaient payé un prix particulièrement lourd au conflit. Le monde rural est devenu le principal réservoir de voix du Parti libéral démocrate (PLD), au pouvoir depuis les années 1950, et le reste aujourd’hui pour une large part en raison d’un système électoral qui reste favorable aux campagnes. Ce poids politique disproportionné a longtemps pesé sur l’ouverture du marché japonais et, au nom du respect des traditions, sur les évolutions sociales – comme la place des femmes – qui constituent de vrais sujets dans les zones urbaines. La culture du riz, élevée au rang de culture identitaire, symbole du caractère « unique » du Japon, est fortement subventionnée et parcellisée. La commission de l’agriculture et des pêches à la Diète a toujours pesé de tout son poids pour éviter la suppression des taxes à l’importation sur les produits agricoles, riz, porc ou produits laitiers3. Le Premier ministre Shinzo Abe et son administration ont pu imposer des évolutions qui ont abouti au Traité de libre-échange avec l’Union européenne (UE) signé en 2018, mais le poids des coopératives agricoles, qui sont devenues de véritables conglomérats financiers, reste considérable.

On assiste toutefois à un mouvement encore modeste de « retour à la campagne », de la part de jeunes urbains soucieux d’une vie plus saine et libérée des contraintes du monde salarié. Ce mouvement s’appuie sur une vraie tradition : c’est au Japon, dès la fin des années 1960, que le concept d’Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap, 提携, teikei), en réaction aux pollutions massives par les pesticides, est apparu. Les coopératives et associations qui en sont issues touchent aujourd’hui plusieurs dizaines de millions de personnes. L’agriculture strictement organique ne représente que 0,6 % des terres cultivées, mais en 2006, le gouvernement a adopté un décret pour en assurer la promotion.

Longtemps réservée aux étrangers ou à quelques artistes non conventionnels, la rénovation de maisons anciennes fait désormais l’objet de nombreuses publications et les objets de l’artisanat populaire, dont les tissus de bleu indigo, apanage du paysan japonais, ont vu leur valeur considérablement augmenter.


1. En raison du relief très accidenté, et du climat, les terres cultivables ne représentent que 20 % du territoire du Japon.

2. Le concept de mingei (民芸), inspiré du mouvement Arts and Crafts en Grande-Bretagne, a été élaboré par Sôetsu Yanagi au début des années 1920.

3. Ce contrôle des importations explique le phénomène curieux de pénurie de beurre qui peut survenir dans l’archipel, l’essentiel des produits laitiers locaux étant utilisés dans l’industrie agroalimentaire.