Comme la question des excuses, celle des « femmes de réconfort » (慰安婦, ianfu) mobilisées de 1932 à 1945 dans les « stations de confort » de l’armée impériale est toujours au cœur des tensions entre la Corée du Sud et le Japon. Les « stations de confort » de l’armée impériale n’étaient pas fondamentalement différentes des installations du même type mises en service par d’autres armées. C’était le cas en France notamment, en Algérie et au Vietnam, ou près des bases américaines, notamment en Corée. L’objectif de salubrité publique était mis en avant et le recrutement brutal des femmes la norme. En Corée, le rôle des recruteurs coréens est avéré et, dans l’ensemble de l’espace occupé par les forces japonaises, la présence de femmes japonaises était également courante1. La question a longtemps été masquée par la misogynie des sociétés impliquées, qui n’a pas cessé avec la fin de l’occupation japonaise, y compris en Corée, où la honte des femmes employées dans ces stations de confort gérées par l’ennemi l’emportait sur la volonté de réparation. La question a pris de l’ampleur dans les années 1990 avec la fin de la dictature militaire en Corée du Sud et la publication au Japon de « témoignages » de soldats japonais qui se sont par la suite rétractés.

En 1991, le gouvernement japonais a admis l’existence de stations de confort et le secrétaire général du cabinet du Premier ministre, Yohei Kôno, a reconnu leur utilisation par l’armée impériale. En 1995, le Japon a créé un Asian Women’s Fund avec des fonds en partie privés qui permettaient de ne pas remettre officiellement en cause le traité diplomatique de 1965. Au mois de décembre 2015, un accord entre le Japon et la Corée du Sud a également annoncé la création d’une fondation pour les femmes de réconfort, destinée à résoudre définitivement le contentieux. Trente-six des quarante-sept femmes concernées ont accepté une compensation financière. Mais la question des femmes de réconfort est redevenue un sujet de tensions entre Tokyo et Séoul avec l’élection du président Moon Jae-in. La décision de Séoul de dénoncer au mois d’août 2019 l’accord de partage d’informations signé entre le Japon et la Corée du Sud en 2015, pour répondre à des mesures commerciales adoptées par le Japon, fragilise un peu plus la coopération indispensable entre les deux principaux alliés des États-Unis en Asie2.

Au-delà du cas coréen, la question des femmes de réconfort soulève celle de la spécificité des victimes féminines dans les conflits, et le rôle que les systèmes politiques jouent dans ces tensions. Pour la Corée, cette question est intégrée à un contexte politique plus large qui a vu s’accroître une rivalité de légitimité entre les partis conservateurs et progressistes. Chaque accord obtenu avec Tokyo est remis en question, interdisant toute solution à long terme et renforçant en retour le camp des plus conservateurs au Japon. Ces derniers souhaitent notamment remettre en cause la déclaration de 1993 du secrétaire général Kôno. Au risque d’accroître les tensions, en 2018, le gouvernement de Moon Jae-in a dissous la fondation créée en 2015. Dans le même temps, la Cour suprême de Corée a jugé recevables les demandes de compensations de citoyens coréens employés pendant la guerre dans des entreprises japonaises, remettant en cause les accords internationaux de 1965 et interdisant toute solution à court terme aux tensions entre les deux principaux alliés des États-Unis en Asie3.


1. Sarah Soh, The Comfort Women. Sexual Violence and Postcolonial Memory in Korea and Japan, Chicago, University of Chicago Press, 2009.

3. Le traité diplomatique entre le Japon et la Corée du Sud, signé en 1965, prévoyait le versement de fonds destinés à l’indemnisation des travailleurs coréens. Le gouvernement sud-coréen de l’époque a accepté les fonds mais refusé une distribution directe aux intéressés comme le proposait Tokyo.