Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et quasiment au lendemain même de la défaite, le Japon, nourri des traditions militaires renforcées depuis Meiji, est devenu pacifiste. Ce sentiment très puissant répondait aux désillusions de la guerre et aux horreurs des dernières années du conflit, qui ont culminé dans les bombardements nucléaires de Nagasaki et Hiroshima. Le pacifisme japonais est donc aussi un renoncement. Un retour vers l’isolationnisme qui avait caractérisé la période Edo (1641-1853) et longtemps protégé le Japon de tout conflit extérieur. Le pacifisme japonais d’après-guerre correspondait aussi à un sentiment réel de « plus jamais ça » dans la population, fortement soutenu par les partis de gauche, parti communiste et parti socialiste, et les grands journaux qui en ont fait leur identité, comme le Asahi Shimbun, dans un contexte de guerre froide. Ce retrait des questions militaires, rendu possible par les garanties de sécurité offertes par les États-Unis, a également permis au Japon de se consacrer pleinement à la reconstruction et au développement économique, ne s’impliquant qu’a minima dans les questions internationales. La fin de la guerre froide, avec des interrogations nouvelles sur l’engagement des États-Unis aux côtés de Tokyo, et plus encore l’émergence d’une Chine plus agressive, dotée de moyens considérables, et la nucléarisation de la Corée du Nord ont profondément changé le paysage stratégique dans lequel le pacifisme japonais avait pu subsister. Les enjeux de sécurité sont devenus plus importants, et une part croissante de la population en a pris conscience1.

Toutefois, en dépit de ces évolutions, la crainte de l’engagement, qui demeure – avec l’opposition au nucléaire – au cœur du pacifisme japonais, n’a pas disparu et le pacifisme reste un marqueur idéologique fort, y compris au sein du Parti libéral démocrate (PLD). Les secteurs économiques et certains grands ministères comme le Meti sont toujours tentés par le repli stratégique et l’apaisement en dépit des tensions inévitables avec la puissance chinoise. Dans l’opinion publique, l’adoption de nouvelles lois de défense en 2015 a entraîné d’importantes manifestations d’opposition. En dépit de circonstances totalement différentes, et de la modestie des évolutions, les slogans utilisés pendant ces manifestations faisaient référence au sentiment des familles pendant la Seconde Guerre mondiale en rappelant le sacrifice « inutile » de la jeunesse sur les champs de bataille. Cette impression est partagée par une population âgée, qui a gardé la mémoire de la guerre et de la défaite, et par une population plus jeune et souvent féminine, proche aussi de la mouvance antinucléaire et écologiste.

À l’opposé, une faction significative du personnel politique, plus proche de la droite, est consciente des défis stratégiques auxquels le Japon est confronté. C’est notamment le cas du Premier ministre Abe, dont le propre grand-père, le Premier ministre Kishi, avait été confronté à des manifestations massives et très violentes lors de la prolongation de l’accord de sécurité nippo-américain en 1960, qui a fait de la révision de l’article 9 de la Constitution un point essentiel de son mandat. Si la majorité des deux tiers aux deux chambres peut être acquise, les résultats d’un référendum, obligatoire en cas de révision de la Constitution, semblent beaucoup plus aléatoires. En 2019, avant même que le projet ait été officiellement présenté, 54 % des Japonais se déclaraient hostiles à toute révision de la Constitution, y compris a minima, ne portant que sur la reconnaissance de la constitutionnalité des forces d’autodéfense.


1. Voir la question 92, « Le Japon a-t-il des forces armées ? ».