La question du révisionnisme au Japon est complexe. Les recommandations du ministère de l’Éducation insistent sur la nécessité d’enseigner aux élèves les actions commises par le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale et les manuels scolaires mentionnent tous les éléments les plus controversés, qui fondent une partie des tensions avec les voisins de Tokyo. En revanche, le Japon, contrairement aux pays européens, n’a pas sur son territoire une communauté importante de migrants, originaires des ex-colonies, et la thématique de la repentance n’est pas devenue un enjeu majeur de politique électorale intérieure1. À l’inverse, la question historique – quelle que soit la réalité des faits – constitue un instrument de politique interne très important en République populaire de Chine (RPC) et en République de Corée. Le nationalisme antijaponais et le rappel constant de l’histoire sont des éléments qui pèsent sur les relations bilatérales. En réaction, depuis le début des années 2000, coïncidant avec cette émergence d’un nationalisme antijaponais en Chine et en Corée du Sud, les tenants d’une lecture révisionniste de l’histoire s’en sont trouvés renforcés au Japon même. Ce courant est toutefois très loin d’être majoritaire dans l’opinion publique. Par ailleurs, l’enseignement de l’histoire n’a pas été transformé en instrument de contrôle politique inattaquable comme en RPC et en Corée, où nier la version officielle est un délit. Dans les deux cas, les débats sur les enjeux historiques et le colonialisme sont assez proches de ceux que des puissances comme la France ont connus, notamment dans ses relations avec l’Algérie. Pour le Japon, il s’agit aussi d’un processus de réappropriation de sa propre histoire, échappant aux injonctions de puissances non démocratiques comme la RPC pour qui l’histoire est d’abord un instrument de contrôle politique2.

En 2015, la Commission pour l’histoire du Japon au XXe siècle a rendu ses conclusions, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, soulignant la difficulté de toute réconciliation et indiquant que, pour de nombreux Japonais, les bombardements incendiaires de 1944, puis les bombardements atomiques et le traitement des citoyens japonais installés aux États-Unis, internés massivement dans des camps de prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale, constituaient aussi des sujets d’insatisfaction. De même, le mouvement de colonisation du Japon vers l’Asie est comparé au rôle des grandes puissances impérialistes à la même époque et l’accent est mis sur les pressions commerciales qu’ont exercées les États-Unis sur le Japon après la crise de 1929 pour expliquer la montée dramatique du militarisme dans l’archipel3. Rejeté par les puissances occidentales dont il avait suivi le modèle, le Japon s’est tourné vers une voie hypernationaliste soutenue par des militaires opposés au processus de démocratisation en cours depuis l’ère Taishô (1912-1926)4. En revanche, pour une minorité de politiciens contemporains, dont l’influence s’est renforcée au cours des années 2010, la tentation du révisionnisme, si ce n’est du négationnisme, est bien présente et, selon leur analyse, le Japon doit reconstruire un récit historique « positif » non soumis aux pressions extérieures, au risque d’une dégradation de l’image du pays dans un monde de plus en plus globalisé5.


1. La population coréenne ou d’origine coréenne de deuxième ou troisième génération représente environ 500 000 personnes, soit moins de 0,5 % de la population.

2. Comme cela a longtemps été le cas entre l’URSS et la République fédérale d’Allemagne.

3. « Report of the Advisary Panel on the History of the XXth Century and Japan’s Role and World Order in the XXIst Century », 6 août 2015, https://japan.kantei.go.jp/97_abe/actions/201508/6article3.html.

5. « Report of the Advisary Panel on the History of the XXth Century and Japan’s Role and World Order in the XXIst Century », art. cit. Les débats sur l’enseignement de l’histoire existe dans d’autres grandes démocraties, notamment en Europe.