L’image du samouraï (), qui fait partie de l’identité du Japon dans l’imaginaire occidental, s’enracine aussi dans sa réalité historique1. C’est l’une des différences les plus importantes avec une culture chinoise qui a toujours valorisé l’économie de moyens plutôt que le combat, les fonctionnaires « civils » plutôt que les chefs de guerre2. Pourtant, cette prédominance des valeurs militaires (武士道, le bushido) présente un paradoxe. Elle fait du Japon féodal, à partir du XIIe siècle, une société très proche de ce que l’Occident a connu à la même époque. Un monde hiérarchisé de seigneurs feudataires, les Daimyô (大名), de chevaliers, de châteaux fortifiés et de bandes de soldats sans maître (浪人, rônin), alternant périodes de paix relative et guerres civiles entre clans rivaux.

C’est pourtant au moment où le Japon vivait une période de plusieurs siècles de paix, après le triomphe des shôguns (将軍) Tokugawa installés à Edo, que ces valeurs ont été codifiées, sublimées dans des ouvrages comme le Hagakure3 (qui s’imposera dans les années 1930, avec la montée en puissance du militarisme) comme l’essence du bushido. Ces mêmes valeurs ont été préservées dans une hiérarchie sociale très rigide qui plaçait la classe des guerriers, dotés de privilèges particuliers, dont celui de porter deux sabres et d’être rémunérés par l’État en riz, au-dessus de la caste des paysans, des artisans et des marchands.

C’est après la disparition officielle de la caste des samouraïs à la fin du XIXe siècle, avec l’abolition du système féodal en 1868, que les valeurs d’honneur, de respect de la hiérarchie, de sacrifice et de sens du devoir ont été intégrées à la société tout entière. Ces valeurs idéalisées ont été mises au service de la construction d’un Japon moderne, puissant et militarisé jusqu’en 1945. Puis au service de la reconstruction économique après la défaite.

Mais le poids des valeurs militaires incarnées par l’esprit du bushido ne doit pas faire oublier l’autre dimension du Japon, celle de la culture bourgeoise et populaire, qui domine dans les villages et à Tokyo dans la « ville basse » (下町, shitamachi), dont le dynamisme demeure depuis des siècles au cœur de la résilience et de la créativité de la société japonaise4.


1. L’étymologie du terme samouraï vient du verbe qui signifie « servir » ou « garder ». Les samouraïs étaient des guerriers, au service d’un seigneur, proches des chevaliers du Moyen Âge européen.

2. Valérie Niquet, Les Fondements de la stratégie chinoise, Paris, Economica, 1997.

3. Jôchô Yamamoto, 葉隠聞書 (Hagakure kikigaki), compilé entre 1709 et 1711.

4. La « ville basse », autour du port et le long de la Sumida, s’oppose à la « ville haute », autour du château d’Edo, devenu le palais impérial, entouré hier des résidences des Daimyô et des grandes familles de samouraïs et aujourd’hui des sièges des ministères et des administrations.