La restauration Meiji, puis la montée du militarisme dans les années 1930, s’est accompagnée d’une importance nouvelle accordée au shintoïsme, système de croyances et de pratiques traditionnelles opposé aux religions, et système philosophique d’origine chinoise, bouddhique et confucianiste qui avait dominé pendant toute la période shogunale1. La renaissance du shintoïsme visait à renforcer la légitimité et l’autorité de l’empereur en s’appuyant sur son caractère divin – il était, selon les chroniques composées au VIIIe siècle, le Kojiki et le Nihonshoki, descendant de l’esprit du soleil, la déesse Amaterasu. Avec la restauration Meiji, le shintoïsme, érigé en symbole de l’« esprit du Japon » (国対, kokutai), est devenu une idéologie plus qu’une religion, au service des sentiments patriotiques et de la puissance du nouveau Japon. Pour certains, comme l’Occident s’était appuyé sur l’Église et le christianisme, le Japon devait aussi construire son propre système de valeurs appuyé sur un système de croyance spécifique. La Constitution de 1889 autorisait la liberté religieuse, mais le bouddhisme, sévèrement contrôlé, a connu un fort déclin2.

À l’inverse, le shintoïsme institutionnel et la majorité des sanctuaires, au premier rang desquels les plus importants liés à l’empereur et à la nation, sont passés sous la responsabilité et le contrôle de l’État avec la création d’un ministère dédié. Les grands sanctuaires liés traditionnellement au culte impérial comme celui d’Ise, ou comme ceux de l’empereur Meiji ou de Yasukuni, établi à la fin du XIXe siècle pour révérer les « esprits » des combattants tombés pour l’empereur ou le Japon, ont occupé une place particulièrement importante dans la construction de ce système idéologique.

Après la défaite de 1945, le shintoïsme en tant que religion traditionnelle, n’a pas été aboli, mais une séparation stricte de la religion et de l’État, y compris financière, a été imposée par une directive de l’occupant. Ce sont les Américains qui créeront le terme « shintoïsme d’État » (国家神道, Kokka shinto) pour le distinguer de la religion et des pratiques traditionnelles qui n’ont pas été interdites. C’est au nom de cette séparation que les autorités japonaises s’interdisent d’intervenir dans la gestion des sanctuaires, dont celui de Yasukuni, en dépit des polémiques qui y sont attachées3. C’est également au nom de cette directive insérée dans la Constitution, que les mouvements qui dénoncent les tentations d’un retour aux pratiques en vigueur avant 1945 s’opposent aux visites au sanctuaire de Yasukuni effectuées, même à titre « privé », par les hommes politiques, parlementaires ou Premiers ministres4.


1. Sur les philosophies chinoises, voir Valérie Niquet, La Puissance chinoise en 100 questions, op. cit.

2. La très grande diminution des ressources des temples bouddhistes après l’ère Meiji a permis aux collectionneurs occidentaux comme Émile Guimet d’acquérir de nombreux objets qui seront à l’origine de musées et des études japonaises en France et en Europe.

3. Voir les questions 10, « Qui était les kamikazes ? » , et 12, « Quelle est la portée du procès de Tokyo ? ».

4. Depuis « l’inscription » des noms des criminels de guerre dans les registres du sanctuaire, la famille impériale a cessé ses visites.