Le phénomène des kamikazes peut apparaître comme la quintessence du système idéologique qui s’est progressivement imposé dans l’éducation depuis la restauration Meiji, fondé sur le culte impérial, le shintoïsme d’État et les références à l’esprit du bushido revisitées sous l’ère Edo1. Au XIIe siècle, deux tentatives d’invasion de l’empire mongol avaient été repoussées, la flotte mongole ayant été détruite par un typhon. Le « vent des dieux » (神風, kamikaze) avait sauvé le Japon. Les jeunes kamikazes, ou « unités spéciales » (特隊, tokutai) selon l’abréviation de leur nom officiel, envoyés en dernier recours contre la flotte américaine à partir du mois d’octobre 1944 avaient pour mission – plus que de sauver le Japon – de démontrer l’esprit de sacrifice censé animer l’ensemble du peuple japonais.

L’unique mission des kamikazes, embarqués sur des avions très légers, était de s’écraser sur le pont des bâtiments ennemis. En ce sens, les kamikazes, dont les cibles étaient exclusivement militaires, n’étaient pas des terroristes, même si le mot est abusivement passé dans ce sens dans la langue courante2. En dépit du discours de propagande omniprésent à l’époque, leur volonté réelle de sacrifice pour défendre le système impérial est sujette à caution. Composés à plus de 50 % de l’élite éduquée de la nation, les jeunes soldats mobilisés n’avaient en réalité aucune possibilité de s’opposer aux ordres. Refuser de se porter volontaire, c’était se distinguer du groupe et trahir ses camarades3.

À la fin de la guerre, alors que le Japon ne disposait quasiment plus de moyens matériels et que la défaite était assurée, les kamikazes servirent aussi à remobiliser une population épuisée. Comme les appels au combat « jusqu’au dernier », ils ont contribué à l’image d’un Japon intraitable qui n’accepterait jamais la défaite. Arme de guerre idéologique dans les mains des factions militaristes les plus radicales, les kamikazes ont aussi contribué involontairement au choix de ceux qui, aux États-Unis, voulaient « en finir » rapidement et ont imposé la décision d’utiliser l’arme atomique.

Aujourd’hui, la mémoire des jeunes kamikazes est au cœur du discours du musée mémorial qui dépend du sanctuaire Yasukuni, avec l’exposition permanente des lettres d’adieu et des souvenirs. À ce titre, les kamikazes et l’émotion qu’ils provoquent sont encore utilisés au service d’un courant idéologique ultranationaliste qui tente de se faire entendre d’un peuple japonais très largement réticent. Dans le même temps, les familles des jeunes sacrifiés veulent voir reconnue la légitimité de leur droit de mémoire.


2. Ils ont causé moins de victimes que les bombardements incendiaires américains, puis les deux bombardements atomiques visant exclusivement les populations civiles.

3. Constance Sereni, Pierre-François Souyri, Kamikaze, Paris, Flammarion, 2015.