Le remarquable développement économique du Japon après guerre, qui s’est prolongé après les crises pétrolières des années 1970, et dont les effets cumulatifs se font encore sentir aujourd’hui en dépit de la stagnation des années 1990, s’explique en partie par un système coordonné d’intégration des grandes entreprises, de la bureaucratie avec notamment le Miti, et du pouvoir politique lié au Parti libéral démocrate (PLD)1. Cette intégration a favorisé une vision de développement à long terme, le soutien à l’émergence de champions nationaux protégés des acteurs étrangers et une minoration du rôle des marchés boursiers. Démantelés en 1947 par les États-Unis qui craignaient une renaissance du complexe militaro-industriel d’avant-guerre, les zaibatsu (財閥, « conglomérats financiers ») ont été remplacés par des organisations plus informelles, les keiretsu (系列), qui contrôlent une grande partie de l’économie à travers un système d’intégration vertical et horizontal assurant aussi une forme de répartition des profits2. En l’absence de système de planification, le Miti exerçait une orientation administrative informelle sur les entreprises. Ces dernières soutenaient certaines factions au sein du PLD, des liens étroits et peu transparents entre les trois composantes, en théorie au service du bien commun, grâce au système de l’amakudari (天下り, « descente du ciel » ou « pantouflage »), facilitaient le fonctionnement du système. La crise des années 1980, la faillite du système financier et l’éclatement de la bulle spéculative3 ont abouti à une série de réformes destinées à améliorer la gouvernance, tenter de limiter l’endettement – où les groupes spéculatifs liés aux yakuzas avaient joué un rôle significatif – et résoudre les blocages de l’économie japonaise.

En 1994, la réforme du système électoral, qui n’autorise plus de candidatures multiples d’un même parti au service d’intérêts locaux, a limité les liens entre politiciens et entreprises. En 2001, le nouveau Premier ministre Junichiro Koizumi a lancé une campagne ambitieuse de réformes qui a fait évoluer le système en dépit de très fortes oppositions. La plus importante d’entre elles a été la privatisation de la poste, dont les fonds résultant de l’épargne de la population étaient massivement utilisés pour financer des projets de moins en moins performants, au service d’intérêts locaux particuliers. En 2007, des règles strictes ont été adoptées pour interdire le pantouflage, source de collusion entre entreprises et bureaucratie4. Les réformes ont affaibli le système rigide du « triangle d’airain » entre entreprises, administration et pouvoir politique de la « Japan Inc. », mais elles ne l’ont pas totalement détruit. Le poids de la bureaucratie a été réduit mais il n’a pas disparu, nourrissant les rivalités entre ministères qui défendent chacun un groupe d’intérêt particulier. Le pouvoir politique s’est renforcé au niveau du cabinet du Premier ministre, mais a du mal à s’imposer et dépend essentiellement de la personnalité du Premier ministre en place. Enfin, la réforme du droit des entreprises, qui faisait également partie du programme de Junichiro Koizumi, destinée à favoriser les investissements étrangers au Japon et l’acquisition d’entreprises japonaises, demeure limitée, en raison notamment du flou de la législation soumis à l’interprétation des juges. Ces évolutions pèsent sur l’intégration de l’économie japonaise à un système globalisé et ont longtemps retardé la signature d’accords de libre-échange comme avec l’Union européenne (UE) en 2018. En revanche, aux yeux de nombreux Japonais, les liens entre pouvoir politique, bureaucratie et entreprises sont toujours associés à la stabilité sociale dont le pays continue de bénéficier.


1. Le Miti est devenu le Meti (ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie) en 2001.

2. Les grandes entreprises assurent des commandes et une garantie d’emplois dans leurs filiales, au prix d’une baisse de la productivité mais au bénéfice de la stabilité sociale. C’est ce système que l’alliance Renault-Nissan, présenté comme un modèle, a remis en cause en partie au début des années 2000.

4. Alena Rakhmanto, « The Changing Nature of the Iron Triangle Phenomenon », Working Paper, no 44, Lund University, 2015.