En dépit d’un taux de chômage très bas (2,4 %) qui reflète une véritable pénurie de main-d’œuvre, le Japon est toujours l’un des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) les plus fermés à l’immigration, les travailleurs étrangers représentant officiellement 1 % de la population. En 2018, le gouvernement a adopté une nouvelle loi qui reconnaît la présence de travailleurs étrangers sur le sol japonais, en rendant leur situation moins précaire. Depuis le début des années 1993, le détournement du système de « stages techniques » et des travaux d’étudiants, limités à 28 heures par semaine, permettait aux entreprises de faire venir des travailleurs peu qualifiés, notamment dans la construction ou la distribution. Entre 2012 et 2018, ce nombre avait doublé pour atteindre 1,28 million. La nouvelle loi offre un statut de travailleur temporaire, pour une durée limitée à cinq ans et sans autorisation de regroupement familial, à 500 000 travailleurs « non qualifiés » dans les secteurs de la construction navale, de la restauration, de l’agriculture et des soins, notamment aux personnes âgées. On peut imaginer que, si ces travailleurs donnent satisfaction et si l’économie peut le supporter, ils resteront au Japon. Cette loi complète le statut plus favorable accordé aux experts ou travailleurs hautement qualifiés qui ne concernait qu’un nombre limité de migrants potentiels. Elle est très fortement soutenue par les chambres d’agriculture et la Chambre de commerce et d’industrie du Japon, dont les entreprises petites et moyennes souffrent particulièrement du manque de main-d’œuvre. En effet, la robotisation envisagée par certains est peu applicable aux tâches concernées, peu qualifiées mais non répétitives. Conscientes de ces besoins, 46 % des autorités locales avaient mis en place en 2018 des programmes d’aide aux travailleurs étrangers.

Mais en dépit des besoins et de ces évolutions que le gouvernement tente de réguler, certains médias continuent de mettre en avant les réticences de la population, inquiète d’une augmentation de l’insécurité, du non-respect des règles de savoir-vivre – qui freine la location d’appartements aux étrangers – et de la disparition des traditions ou même, pour certains, de l’« esprit du Japon ». Dans un ouvrage publié en 2018, Masashi Kawai, journaliste du quotidien conservateur Sankei, prônait une société plus efficace, permettant d’échapper aux risques de division liés à une immigration plus importante1. Cette frilosité est également reflétée dans le nombre très faible de réfugiés acceptés sur le territoire japonais. Mais cette posture est celle des représentants les plus insulaires du monde politique, plus que d’une population qui, à 51 %, se déclare favorable aux évolutions. L’Europe est souvent présentée comme un exemple à ne pas suivre, avec un taux d’immigration très élevé et d’importantes ruptures sociales et culturelles. Pourtant, la situation au Japon est très différente et l’immigration s’apparente plus à celle qui prévalait en Europe jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, en raison notamment de la proximité culturelle et de l’exigence d’adaptation du système japonais. Au Japon, la quasi-totalité des travailleurs non qualifiés est en effet originaire d’Asie : la Chine représente 30 % du contingent, suivie par le Vietnam et les Philippines. Le Brésil représente aussi un contingent significatif, Tokyo ayant longtemps pensé que l’origine japonaise de certains Brésiliens, lointains descendants de coolies qui ont gagné le continent américain à la fin du XIXe siècle, favoriserait leur adaptation aux comportements locaux. Mais si les autorités japonaises hésitent à parler ouvertement d’immigration et maintiennent des règles très strictes et peu attractives à long terme, elles pourraient se trouver en concurrence sur le marché de la main-d’œuvre avec d’autres pays de la région qui – comme la Chine – s’acheminent aussi, dans les provinces les plus développées, vers une pénurie de main-d’œuvre.


1. Masashi Kawai, 未來の年表 (Mirai no Nenpyo, « chronique du futur »), 2 tomes, Tokyo, Kodansha, 2018.