Dès la fin du XIXe siècle et l’ouverture du Japon au monde extérieur, en pleine vague d’orientalisme, l’Occident a été fasciné par les traditions japonaises. Madame Chrysanthème de Pierre Loti a longtemps nourri le mythe exotique de la mousmé, jeune fille gracieuse et naïvement facile, et des geishas1. De même, la cérémonie du thé (茶道, chadô), et l’arrangement floral (生花, ikebana) apparaissent comme la quintessence de la culture japonaise. Cette approche est souvent très éloignée de la réalité de ces pratiques, mais leur perception faussée et caricaturale est également encouragée par un discours japonais qui tend à considérer que l’étranger, par nature, ne peut être intéressé que par la surface et les apparences les plus connues d’une culture difficile à appréhender.

Le statut des geishas (芸者) ou « personnes de l’art » a toujours été ambigu, et cette ambiguïté s’est accentuée depuis la Seconde Guerre mondiale. Les geishas étaient des courtisanes, même si beaucoup de Japonais tendent aujourd’hui à nier cette réalité. Comme les grandes cocottes parisiennes au XIXe siècle, elles possèdent d’abord un talent d’artiste, de musicienne ou de danseuse. Alors que les épouses officielles n’apparaissaient jamais, les geishas pouvaient tenir un rôle d’hôtesse et animer une conversation mondaine2. Mais en dépit de ces qualités, elles étaient en général issues de milieux pauvres, vendues très jeunes par leurs parents pour être formées puis cédées à un « patron » qui prenait en charge leurs dépenses. Les geishas n’ont pas disparu, et la profession est désormais plus codifiée, même si le « patron » n’a pas disparu. Mais les « vraies » geishas sont devenues rares à Kyoto et plus encore à Tokyo. Leur statut a profondément évolué et leur compagnie est extrêmement onéreuse. Elles sont aujourd’hui devenues aussi « exotiques » et inaccessibles pour un Japonais ordinaire que pour les étrangers.

Moins ésotériques, les arts du thé et de l’ikebana souffrent des mêmes idées fausses. À ses origines, et jusqu’à la fin de l’ère Edo, la cérémonie du thé était une pratique essentiellement masculine, liée à la classe des samouraïs et au bouddhisme zen codifiée par Sen no Rikyu, un moine bouddhiste maître de thé du shôgun Toyotomi Hideyoshi. Sen no Rikyu a mis l’accent sur la pureté des gestes, la modestie des lieux dédiés à la cérémonie du thé, caractérisés par leur étroitesse et leur dépouillement, et des instruments. Il a soutenu la création d’un nouveau style de poterie Raku () d’aspect très brut et éloigné de l’esthétique et du raffinement importés de Chine, même si ces principes originels ont évolué, y compris au sein de l’atelier de la famille Raku. Certains considèrent en revanche qu’en « sacralisant » la pureté de ces formes simples, Sen no Rikyu a en réalité détruit toute spontanéité, faisant de certains objets en apparence très simples les marques ostentatoires d’un coût prodigieux, pervertissant ainsi « l’esprit » du thé3.

L’arrangement floral, comme la calligraphie, était directement lié au bouddhisme et à la cérémonie du thé, pour marquer les saisons ou un moment particulier. À partir de la dynastie Meiji, l’art du thé et l’arrangement floral, dont les maîtres avaient perdu leurs disciples-clients avec l’effondrement de la classe des samouraïs et la perte d’influence du bouddhisme, ont survécu comme disciplines enseignées aux jeunes filles et ont longtemps fait partie de leur éducation, comme le piano et l’aquarelle en Occident. Aujourd’hui, ce sont souvent des hobbys qui apportent un vernis de culture traditionnelle, pratiqués à plus de 98 % par les femmes. Au Japon aussi, ikebana et cérémonie du thé sont devenus des disciplines « exotiques », où le respect de la forme codifiée dans des « manuels » et l’élégance des kimonos l’emportent sur la signification du geste. Toutefois, des écoles moins formalistes d’arrangement floral perpétuent un amour de la nature et de la beauté spontanée, qui étaient la caractéristique de ces pratiques à leurs origines.


1. Musume () signifie « fille » ou « jeune fille ».

2. À Kyoto, c’est plutôt le terme « geikos » qui est utilisé. Les « moikos », très maquillées, sont des « apprenties » geishas.

3. C’est le cas notamment de Yanagi Sôetsu (1889-1961), créateur du concept de mingei (民芸, « art populaire ») et introducteur de l’art coréen au Japon.