Comment le manga One-Punch Man a renouvelé le shonen

Comment le manga One-Punch Man a renouvelé le shonen

One-Punch Man est un bouleversement. Gifle soudaine, ce manga où un jeune héros chauve peut détruire n’importe quoi d’un seul coup de poing est apparu début janvier au détour d’un unique gif : simple enchaînement de cases qui donnait l’impression de se trouver devant une séquence tirée d’un animé. Curiosité dans la production actuelle, l’œuvre de Yusuke Murata montre que la virtuosité ne réside pas que dans la construction d’un modèle, mais dans sa déconstruction. Ci-git l’itinéraire d’un shonen qui ne fait rien comme les autres.

Orienté vers sa forme moderne dans le Japon d’après-guerre, en quittant le registre de la propagande et les historiettes du quotidien, en particulier sous la mine de Tezuka, le manga a connu plusieurs périodes charnières dans son évolution : l’apparition de styles bien définis comme le Gekiga qui continuera de germer dans le shonen et le seinen, la naissance de magazines spécialisés sur le sujet en 1959, Weekly Shōnen Magazine (Kodansha) et son concurrent direct Weekly Shōnen Sunday (Shogakugan), ou encore l’aboutissement de cette mise à disposition du manga pour un large public avec la naissance du système dit de pré-publication. L’outil deviendra rapidement redoutable, autant du point de vue de la diffusion de masse de séries populaires, que de la soumission quasi totale des auteurs aux retours du public. Et le Weekly Shōnen J créé en 1968, y participe encore largement avec à son actif, entre autres, Dragon BallSaint SeiyaBleach, HunterxHunterNaruto et un petit inconnu, One Piece. Tous font partie de ce qui est catalogué shonen dans notre classement français un peu arbitraire. Arbitraire, parce que le shonen n’est pas qu’un ensemble de codes, mais un public : si un manga est défini comme shonen, c’est parce qu’il a été pré-publié dans un magazine adressé à cette frange composée d’adolescents/jeunes adultes. Évidemment, afin de coller au mieux à cette cible, sont apparus des thématiques, des modèles de progression, comme autant de gimmicks voués à circonscrire le genre.

Ce qui a eu tendance à appauvrir les publications et causer une certaine saturation. D’une part parce que ce système est indexé sur les attentes du public, de l’autre parce que le principe de maître-assistant — au Japon, de nombreux assistants de mangakas prennent leur autonomie et sont souvent influencés par le style de leur mentor —, très présent dans la production, est comme une course de relais : les schémas se répètent et l’originalité ne vient finalement que du traitement. Certaines publications surnagent en intégrant une narration spécifique, un univers original ou encore des motivations différentes des modèles canoniques, mais la grande majorité d’entre elles reste campée sur une grille immuable. Un jeune héros, souvent orphelin, se lance dans une quête personnelle additionnée d’une autre axée sur le sauvetage de sa famille/son pays/le monde. Il commence en bas de l’échelle et tire son pouvoir de rencontres, d’un groupe d’amis fidèles et d’un supplément d’aptitudes acquis au gré d’un rude entraînement — peu importe la forme qu’il revêt. Aller de l’avant, acquérir de la force et du courage, faire d’un ami un auxiliaire indéfectible. Autant de valeurs caractérisant le Japon, ce pays en éternelle reconstruction, intégrées au manga depuis l’ère Tezuka, et explosant lorsque le mangaka raconte ce qui le fait vibrer. Mais ces habitudes bien ancrées, One-Punch Man a décidé de ne pas s’y inféoder, voire de les refouler dans l’arrière-cour du second degré.

Un poing pour les dézinguer tous

Le postulat de base est très simple dans One-Punch Man. Saitama est un jeune chômeur blasé qui ne se retrouve plus dans sa vie de possible salaryman engoncée dans des codes fades et factices. Coincé dans son costume, rejeté par le monde de l’entreprise, il croise un matin le Grand Crabante, monstre aux allures de crabe bodybuildé. Son but ? Détruire la Terre ? Imposer un règne de terreur ? Non, simplement tuer un gamin qui lui a dessiné des tétons sur la carapace pendant qu’il dormait. Alors que la populace réagit de façon logique à base de panique et hurlements, Saitama répond à la menace de mort du mutant par une phrase, cristallisant la ligne directrice entière de sa vie : « Il y a quelque chose dont je viens juste de me rappeler. Quand j’étais gamin, mon rêve était de devenir un super-héros. Je n’ai jamais voulu être salaryman. Je voulais devenir un super-héros qui écrase tous les méchants caricaturaux comme toi… d’un seul coup de poing. » En principe, ce vœu puisé au tréfonds de son être appelait un long entraînement, des dizaines de dizaines de pages de techniques difficilement acquises auprès de maîtres sadiques, entrecoupées d’échecs et de phases de désespoir sous une pluie battante. Le spectre de Naruto rodait. Pourtant, dans un clin d’œil cynique à une grande partie de la production de shonen des dix dernières années, One dynamite les étapes d’entrée. Car Saitama se révèle être un héros immédiatement imbattable.

Tout au plus évoque-t-il deux ans de pompes, abdos et courses à pieds, activités dans lesquelles il a perdu ses cheveux par surmenage… mais on est loin des arcs narratifs dédiés aux longs entraînements étalés sur plusieurs tomes. Il est le héros absolu, intouchable et d’une puissance phénoménale. Peu importe le gabarit de l’adversaire, qu’il soit simple humain, cyborg, mutant, monstre légendaire, météorite, vaisseau spatial démesuré : tout ce qui croise le chemin de Saitama et menace ce qu’il a juré de défendre termine en charpie sur les phalanges de son poing. Juste en ayant fait de la gonflette, donc. La force de One-Punch Man est de ne pas s’appesantir sur une obligation vertueuse du sauvetage sacrificiel. Saitama ne perçoit à aucun moment le dévouement dans le fait de protéger une ville ou un groupe de personnes. À part quelques sursauts humains, il n’aspire qu’à deux choses fondamentales : apparaître comme un héros archétypal et trouver quelqu’un — allié ou adversaire — à sa (dé)mesure. Mais Saitama, miné par le blues de la surpuissance, doit faire avec un ennui profond devant la médiocrité de ses adversaires. C’est là l’origine de son quasi vide émotionnel.

Le shonen questionné

Sa progression se fait donc uniquement d’un point de vue individuel. La seule variable réside dans la modification de ce qu’il représente aux yeux des autres, et par extension dans la gestion de sa carrière. Simple hobby au départ, sans aucune reconnaissance d’une population qui lui préfère des héros établis, le job de super-héros prend rapidement la forme d’un plan sur le long terme lors de l’entrée de Saitama dans la Heroes Association. Cette dernière officialise le statut de héros après le passage de divers tests et classe chaque nouveau diplômé selon un rang en fonction de sa réussite, de S (le plus élevé) à C. Genos, cyborg/élève de Saitama loin d’égaler ses capacités, obtient une classe S pour avoir brillé dans les épreuves physiques et théoriques. Ce qui n’est pas le cas de son maître improvisé qui passe étrangement au rang C, plus basse qualification de l’Association. Sans doute parce qu’en dépit de sa force incroyable, Saitama reste un peu simple d’esprit. Ce statut paradoxal crée un rapport ambivalent, à la fois basé sur l’attachement et l’inquiétude, toute cette puissance s’incarnant dans un homme certes juste mais à la limite de l’irresponsable.

One-Punch Man

Cette étrange dualité permet au lecteur de rester scotché à un concept grisant mais risqué. La progression-type est présente, mais s’applique seulement aux combattants qui gravitent autour du chauve divin. Plus que la preuve de son potentiel, Saitama doit faire un travail d’adaptation qui, par effet miroir, le renvoie au monde de l’entreprise qu’il avait quitté : responsabilité accrue suivant les grades, obligation de se conformer à des règles. Cette situation génère des scènes complètement absurdes où le rang C vient au secours des plus grands héros de rang S, sauve le monde à plusieurs reprises, pour se contenter au final d’une maigre augmentation de quelques places. Saitama n’est plus reconnu pour ce qu’il est de façon avérée, mais pour son apport dans un environnement cadré. Un ridicule qui renvoie non seulement à la rigidité du monde du travail japonais, jusqu’à l’impact qu’il peut avoir sur la vie d’un être humain, mais aussi à l’enferment du shonen dans ses codes. Saitama est un rebelle, il lutte contre son image dans la société, One-Punch Man en est un autre qui, lui, questionne l’intérêt du shonen en tant que standard de narration.

Le fist sprirituel

Avec son postulat audacieux, One-Punch Man détourne donc la notion de héros. Tout le monde se bat au péril de sa vie dans l’orbite de Saitama, lequel se contente d’intervenir à un moment qui lui convient. Avec au détour une victoire d’ores et déjà acquise. Aucun doute n’existe à ce sujet, à tel point qu’un certain nonsense à l’anglaise se développe, l’absurdité évoluant au fur et à mesure des chapitres. Centre du tourniquet spectaculaire de One-Punch Man, Saitama n’est presque plus de la même strate que ses congénères. Il est l’objectif de l’ultime puissance, tous les héros tentant — du point de vue du lecteur — d’accéder à une bribe infime de son aura. En un sens, ce personnage est le reflet du lecteur pressé moderne qui ne veut pas s’embourber dans un manga trop long à lire et dans des histoires qui patinent.

Saitama est la matérialisation de cette poussée impatiente qui, par le passé, nous a si souvent donné envie que ce satané ennemi implacable meure une bonne fois pour toutes. Qui, parmi nous, n’a pas poussé un soupir à chacune des résurrections de Cell ou Boo dans Dragon Ball Z ? Dans une optique assez similaire à Gurren LagannOne-Punch Man offre au lecteur une dose d’adrénaline constante, visant toujours le climax, la démesure amusée. À ceci près que One-Punch Man distille une dose déconcertante de frustration. D’habitude généré par un cliffhanger bien placé, ce sentiment provient ici de la nonchalance avec laquelle n’importe quelle menace est balayée : d’un revers de la main, en forme d’insignifiance, comme si aucun modèle de présence ennemie n’était valable et efficace. L’époque des méchants implacables, matérialisation du syndrome du long runner, est-elle révolue ?

One-Punch Man, dans sa virtuose entreprise de déconstruction, pousse le cynisme jusqu’à peupler chaque page de personnages charismatiques situés entre ToriyamaOda et Tanaka, tout en glorifiant un héros au physique lambda, chauve, un peu idiot et vêtu d’un costume ridicule. La logique du shonen, où le personnage principal n’est pas toujours le type le plus charismatique du monde, est poussée à son paroxysme. Dans ce Japon métaphorique en perdition, les héros produits à la chaîne n’ont plus aucune utilité, réduits au silence par leur propre incapacité à se sublimer. Le combat, point névralgique du shonen, devient une donnée sans aléatoire, les rebondissements n’ont presque plus de logique et n’existent que pour les personnages secondaires. Une table rase qui prouve que, même déstructuré, vidé d’une substance soi-disant infaillible, ce type de publication peut repartir avec des rides et des cernes en moins.

One-Punch Man

Dans une consommation japonaise encore très attachée aux supports classiques (papier, télé…), One-Punch Man se permet une dernière œillade en signe de reviens-y. Yusuke Murata a choisi un découpage d’un dynamisme et d’une lisibilité rares dans la BD japonaise, donnant le sentiment de se trouver face à des planches de travail d’une série d’animation. Dynamique fondée sur le mouvement, l’image par image, qui fait écho — sans doute sans volonté de base — aux croisements de médias actuels. Le manga, l’animé, leur propagation marginale mais présente sur Internet, ont donné naissance à un être hybride et mouvant, immédiat, qui s’embarrasse de moins en moins d’une structure conventionnelle. One-Punch Man est peut-être cet embryon furieux d’un shonen chimérique, croisement insolite de l’encrage papier et du tout-numérique.