Le Japon n’est plus depuis la fin des années 1990 le pays où le taux de suicide est le plus élevé. En 2017, il se situait au sixième rang dans le monde avec un taux de 16,8 pour 100 000 habitants. En revanche, si l’on ne tient compte que des pays développés, le Japon remonte à la troisième place, derrière la Russie et son voisin sud-coréen. Depuis le pic de 2009, qui a suivi la grande crise financière de 2008 et a touché la population masculine de vingt-deux à quarante-quatre ans, le taux de suicide a connu une chute de plus de 34 %, qui reflète aussi le succès des campagnes de prévention instaurées par le gouvernement à la fin des années 2000. Pourtant, en dépit de cette évolution positive, dans l’imaginaire occidental le Japon demeure le pays du suicide. Il y a des raisons culturelles, avec la tradition du suicide d’honneur, le seppuku (切腹)1, qui consiste à s’ouvrir le ventre, accompli par les samouraïs, jusqu’au suicide spectaculaire de l’écrivain Yukio Mishima du haut de l’immeuble des forces d’autodéfense en 1970. Certains lieux, comme la forêt d’Aokigahara, près du mont Fuji, font l’objet d’une fascination morbide et de reportages réguliers.

Contrairement à l’Occident, le suicide n’a jamais constitué un péché au Japon, il permet au contraire de laver son honneur et celui de sa famille dans un pays où la pression de la honte peut être très forte. Aujourd’hui encore, le suicide peut être considéré comme une solution positive à de graves problèmes financiers ou familiaux. L’absence de tabou explique aussi que des ouvrages, sortes de modes d’emploi, puissent être publiés. Pourtant, un suicide impose de pratiquer des rites de purification qui ne garantissent pas que la maison ou l’appartement où il a eu lieu puisse trouver un nouvel occupant. Mais si le suicide est relativement accepté d’un point de vue social, il révèle aussi des tensions internes à la société japonaises. Ainsi, en 2017, 250 adolescents se sont suicidés, chiffre le plus élevé depuis 1986. Les raisons invoquées mentionnent souvent le harcèlement, l’exclusion du groupe qui – dans une société où les liens fonctionnent par groupe d’appartenance – est particulièrement difficile à supporter. Mais si le suicide est la première cause de décès chez les adolescents au Japon, il doit être comparé à la massification des pratiques addictives – consommation de drogue, psychotropes ou binge drinking – qui caractérise les sociétés occidentales avec des conséquences massives tout aussi préoccupantes.

Le taux de suicide au Japon met toutefois en évidence une prise en charge psychiatrique, psychologique et psychanalytique très déficiente au pays du fatalisme et de la « prise sur soi » (我慢, gaman). La dépression y est en effet peu ou mal traitée, particulièrement celle des personnes âgées isolées, et les structures de parole quasi inexistantes. Les hommes sont particulièrement vulnérables à la « perte de face » liée au travail ou à une situation perçue comme humiliante. Sorte de suicide administratif, le phénomène des « disparus volontaires », les « évaporés », toucherait ainsi plusieurs dizaines de milliers de personnes par an, qui tentent ainsi d’échapper à la honte de la perte d’emploi, de l’endettement, de l’isolement ou d’un échec à un examen. Les années 1980, qui ont vu l’explosion de la bulle économique, et les années 1990 ont constitué le pic de ce phénomène rendu possible par un système d’état civil et de contrôle encore lacunaire2.

Ce phénomène n’a pas disparu, mais il est aujourd’hui supplanté dans l’imaginaire collectif sur les maux du Japon par celui des hikikomori et leur variante, souvent obsédés par les mangas et les anime, les otaku3, incapables de communiquer « normalement » et définis par le ministère de la Santé japonais comme des personnes – majoritairement des hommes – qui sont restées enfermés pendant plus de six mois. Contrairement aux « évaporés », les hikikomori ne disparaissent pas administrativement, ils se retirent de la société en refusant de sortir de leur chambre ou de la maison. Leur nombre atteindrait plusieurs centaines de milliers de personnes (540 000) selon les autorités japonaises, avec un âge moyen de trente et un ans qui va en augmentant. Comme pour le suicide ou les disparitions, le repli sur soi et dans un espace fermé est souvent le résultat d’un sentiment insupportable de pression sociale, lié à l’incapacité de se conformer aux attentes sociétales. Pour beaucoup de jeunes, l’élément déclencheur peut être un échec aux examens d’entrée à l’université alors que leur famille a investi massivement dans de coûteuses formations complémentaires. La crainte d’entrer sur un marché du travail où la pression reste très forte est également réelle, de même que, pour les plus âgés, des phénomènes de burn-out mal pris en compte par les employeurs et les familles. La maladie mentale reste en effet relativement taboue et les difficultés psychologiques difficilement abordées. Enfin, l’idée d’un « lâcher-prise », dans une société pourtant connue pour ses pratiques de méditation, demeure très éloignée des mentalités, particulièrement masculines. De plus, d’autres dérivatifs comme l’alcoolisme et la consommation massive de psychotropes, s’ils progressent, n’occupent pas une place aussi importante au Japon que dans d’autres sociétés. Tous ces facteurs expliquent des phénomènes qui demeurent marginaux à l’échelle de la population japonaise, mais qui reflètent aussi des spécificités culturelles encore très fortes.


1. Ce sont les caractères seppuku 切腹, « ouvrir le ventre », qui sont prononcés d’une manière erronée en Occident « hara-kiri » pour désigner la forme de suicide traditionnelle.

2. Lena Mauger, Stéphane Remael, Les Évaporés du Japon, Paris, Les Arènes, 2014. Le Japon est un des rares pays où il est encore possible de prendre l’avion sur une ligne intérieure sans montrer de papiers d’identité.

3. Otaku (御宅, « votre honorable demeure ») vient d’une forme extrêmement polie d’adresse à ses interlocuteurs, quel que soit leur lien, qui marque l’impossibilité de créer une proximité.