Dès le premier choc pétrolier de 1973, le Japon – qui importe encore près de 90 % de son pétrole de la région – a adopté une stratégie moyen-orientale relativement indépendante de celle des États-Unis, en dépit du caractère spécifique des liens de sécurité qui unissent Washington et Tokyo. Le Japon a ainsi choisi d’apporter son soutien à l’autorité palestinienne, y compris financièrement et, lors de sa visite dans la région au mois de mai 2018, le Premier ministre Abe a visité à la fois Israël et les territoires palestiniens. Tokyo a par ailleurs à plusieurs reprises exprimé son soutien à la reconnaissance d’un État palestinien. La stratégie moyen-orientale du Japon est donc définie par un très grand pragmatisme, lié à une dépendance énergétique qui s’est encore accrue depuis l’accident nucléaire de Fukushima en 20111. Le Japon cultive des liens étroits avec l’ensemble des États pétroliers de la région, l’Arabie Saoudite, qui fournit 25 % du pétrole nippon, le Qatar mais aussi les Émirats arabes unis. Mais cette attitude prudente et pragmatique du Japon entre en contradiction avec les attentes de Washington, exacerbées depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Les États-Unis soulignent que s’ils importent 20 % de leur pétrole du Moyen-Orient, ce taux atteint 90 % dans le cas de l’archipel, appelé à s’impliquer plus directement dans la sécurité de la région.

En 1991, lors de la première guerre d’Irak, le Japon avait été accusé de se réfugier derrière une diplomatie du chéquier, sans s’engager sur un terrain dont son économie est pourtant très dépendante. En 2003, les unités des FAD (forces d’autodéfense) déployées en Irak n’avaient qu’une mission logistique, hors des zones de combat. En 2015, Tokyo a limité sa participation aux opérations de la coalition en Syrie à un programme d’aide au développement pour un montant de 2,5 milliards de dollars au nom d’une logique de complémentarité. En 2019, le Japon dispose de nouvelles lois qui autorisent les forces d’autodéfense à participer à des opérations de défense collective, mais il est peu certain que les autorités nippones acceptent de s’engager dans des patrouilles communes dans le détroit d’Ormuz, telles qu’envisagées par le président Trump. L’opinion publique japonaise, si elle accepte un rôle accru du pays sur la scène internationale, n’est pas prête à un engagement impliquant une réelle prise de risque militaire2.

Quant à l’Iran, il constitue un enjeu spécifique. Tokyo – comme l’Union européenne (UE) – n’est pas favorable au retrait américain du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPA) décidé par le président Trump en 2018. Le Japon n’a jamais mis fin à ses contacts avec le pays, en dépit des crises répétées avec les États-Unis depuis l’effondrement du régime du shah, puis la prise d’otages de Téhéran en 1979. L’Iran – en dépit des sanctions – était en effet jusqu’en 2019 le sixième fournisseur de pétrole du Japon. Surtout, Tokyo, s’inquiète de voir les compagnies chinoises, dans les secteurs de l’énergie et de la construction d’infrastructures, s’imposer sans concurrence en Iran. L’archipel dispose toutefois de peu de moyens face aux pressions de Washington, même si le Premier ministre s’est rendu en Iran au mois de juin 2019 pour tenter d’obtenir un compromis et le maintien d’un équilibre entre les attentes de l’allié américain, notamment sur l’organisation de patrouilles communes dans le détroit d’Ormuz3. Tokyo doit en effet prendre en compte de fortes contraintes en matière d’engagement militaire en raison de sa Constitution pacifiste qui limite ses moyens d’action et d’une opinion politique hostile à toute prise de risque à l’extérieur.


2. Shirzad Azad, « Seeking a New Role. Japan’s Middle East Policy Under Shinzo Abe », East Asia Journal, vol. XXXIV, no 4, 2017.

3. Tokyo n’a accepté que de renforcer sa présence, sans engagement multilatéral.